Dossier Suppléance page1

Mission épiscopale

et licéité des Sacrements dans la Tradition

par M. l’Abbé Hervé Mercury

Une perspective dogmatique pour une résistance éclairée aux réformes.

Dans deux articles sur le Nouvel Ordo (à paraître prochainement), nous avons montré que les rites de la Messe, promulgués en 1969 par le Pape Paul VI, contiennent de graves ambiguïtés. Peu importe la manière de célébrer ou d’y assister : les textes équivoques ont une double signification et sont susceptibles d’une interprétation hétérodoxe.

Il semble donc tout à fait licite de résister et de choisir de conserver le rite précédent, dit « traditionnel » ou « de Saint Pie V ». Mais la désobéissance aux ordres de l’autorité légitime rebute naturellement le fidèle catholique. Est-il permis de s’opposer aux directives de la hiérarchie sans se couper de l’Eglise elle-même ? La question a maintes fois été abordée et résolue de diverses manières.

Du côté des partisans à la résistance, l’aspect moral a été généralement retenu et les solutions proposées ont été surtout d’ordre pratique. Mais les arguments dogmatiques présentés par leurs contradicteurs ont rarement été pris en compte (si ce n’est par les « sédé-vacantistes » qui pensent que le Siège de Pierre est actuellement vacant).

C’est donc sur le plan dogmatique que nous voudrions considérer la possibilité d’opter pour la résistance, car un certain nombre de principes est contraire à une telle possibilité.

La Mission du Christ ici-bas.

Avec la célébration de la Messe, et plus généralement l’administration des sacrements, nous nous trouvons dans un domaine strictement surnaturel. La grâce divine dont ces rites sont, tous, les véhicules ou les canaux se répand selon des règles bien définies, établies par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même.

En effet, le Verbe Divin a été envoyé sur la terre pour réaliser la Mission de sanctifier les hommes. Dans sa conversation avec Nicodème, il expose clairement le but de sa venue : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde pour sauver le monde par lui » (Jean 317).

Ce but suppose une étroite relation d’obéissance au Père. Dans sa nature humaine, Jésus-Christ est totalement soumis et dépendant : il ne fait rien en dehors de ce qui lui a été commandé. Il ne dit pas ce qu’il veut : son message est celui du Père. « Celui qui m’a envoyé est véridique, et ce que j’ai appris de lui, je le dis dans le monde » (Jean 826) ; et aussi, « ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé » (Jean 716).

Cependant, le Christ reconnaît lui-même que sa mission est circonscrite au Peuple choisi : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mat. 1524). Il sera donné à d’autres, aux Apôtres et à leurs successeurs, d’accomplir pleinement les exigences du Mandat divin.

Transmission de la Mission du Christ à l’épiscopat.

Du Christ, la Mission sera transmise aux disciples. Ce transfert se fait peu à peu, au cours des années publiques. Les trois premiers évangélistes nous rapportent le fait (Mat. 935 – 111 ; Marc 66-13 ; Luc 91-6). Ces textes mériteraient un long commentaire ; nous nous contenterons ici de rappeler l’événement selon les écrits évangéliques : « Il appela les douze et commença à les envoyer deux par deux » (Marc 67) ; et aussi : « voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups » (Mat. 1016).

A la veille de son immolation sur la croix, Jésus se réfère à cet envoi primitif : « comme vous m’avez envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde » (Jean 1718). Cette insistance nous prouve que la première mission des Apôtres n’est pas un fait isolé et accidentel, mais qu’elle s’intègre dans le plan divin de Rédemption du monde.

Après la Résurrection, il devient plus explicite : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jean 2021). Le Collège apostolique, et après lui l’épiscopat tout entier, est envoyé à son tour pour opérer la sanctification des âmes.

Cette tâche dépasse évidemment les seules forces de la nature humaine. Un pouvoir spécifique, d’origine et d’essence surnaturelles, est absolument requis pour réaliser l’objet de la Mission – la sanctification des âmes – car il doit y avoir une proportion entre l’effet à atteindre et la cause qui contribue à le produire.

C’est pourquoi, dès leur première mission, Jésus communique ce pouvoir à ceux qu’il a choisis : « ayant appelé ses douze disciples, il leur donna puissance sur les esprits impurs pour les chasser et pour guérir toute langueur et toute infirmité » (Mat. 101). Il leur apprend déjà qu’ils auront à lutter « contre les principautés et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice des régions célestes » (Eph. 612).

Avant son retour vers le Père, il leur transmet son pouvoir en plénitude : « tout pouvoir m’a été donné au Ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles » (Mat. 2818-20).

De ces quelques mots, nous pouvons déduire que Jésus-Christ attribue au Collège apostolique tout entier sa Mission (« allez »). Il leur confère aussi les pouvoirs de l’accomplir : pouvoir de juridiction (enseigner et gouverner) et pouvoir d’ordre (administrer les sacrements). Enfin il les assure de son assistance permanente dans l’exercice de ces pouvoirs (« je suis avec vous… »).

Ainsi toute action surnaturelle découle nécessairement de ceux-là seuls qui possèdent le pouvoir plénier de les accomplir, à savoir les évêques.

Mission Divine et Souverain Pontificat.

Encore faut-il ajouter, pour être exact, que les évêques ne jouissent pas de l’autorité suprême, placée uniquement entre les mains du Successeur de Pierre. La Collégialité, entendue comme un mode oligarchique de gouverner, est contraire à la structure ecclésiale conçue par le Christ.

L’Eglise est une société monarchique : elle est gouvernée par un seul et, s’il est vrai que les évêques, une fois nommés, sont souverains en droit dans leur diocèse, il n’en reste pas moins que la désignation sur leur siège épiscopal est un acte de l’Autorité souveraine.

Nul ne peut se dispenser de cette reconnaissance effective, car nul ne peut se dire, et encore moins agir, hors de la sphère d’action du pouvoir pontifical.

Précisons encore les rapports d’autorité entretenus entre le Souverain Pontife et les autres évêques. Dans son très remarquable ouvrage « le Droit public de l’Eglise », le jésuite Matthieu Liberatore écrit :

« Il est très vrai que l’autorité gouvernementale de l’Eglise est aussi aux mains des évêques ; mais l’autorité suprême et plénière réside dans le pape seul. Cela suffit pour constituer une monarchie pure et simple. La forme du gouvernement, en effet, se détermine par le sujet dépositaire non pas d’une autorité quelconque, mais de l’autorité suprême… La monarchie de l’Eglise est d’un caractère tout spécial.

« Elle est non pas identique, mais analogue aux monarchies politiques. Dans ces dernières, il ne saurait y avoir de véritables princes subalternes, sans que le pouvoir du souverain soit par là même limité, sans que le dépositaire de l’autorité suprême et plénière soit, par conséquent, modifié.

« Il n’en est pas de même au sein de l’Eglise. Quoique chez elle les évêques ne soient pas simplement des ministres du pape, mais de véritables princes spirituels de leurs diocèses qu’ils administrent comme leur bien, ils n’en sont pas moins entièrement soumis au pape, et ne limitent, en aucune façon, son pouvoir suprême, même quand ils sont réunis en concile général. »

Mission de l’Eglise et licéité des sacrements.

Il n’y a donc rien à faire : il est impossible, dans l’Eglise, d’envisager une quelconque action d’ordre surnaturel sans être, d’une manière ou d’une autre, relié à l’autorité légitime.

On nous répondra peut-être que l’important n’est pas d’être autorisé à poser ces actes, mais d’avoir la capacité de les poser. Puisque le prêtre en a le pouvoir en vertu de son ordination, il administre validement le sacrement. Quant à la permission, il la prend !…

Mais les choses ne sont pas aussi simples. Dans sa Somme Théologique, Saint Thomas d’Aquin écrit : « par le fait que quelqu’un est suspendu ou excommunié ou dégradé par l’Eglise, il ne perd pas le pouvoir de conférer le sacrement (validité), mais la permission d’user de ce pouvoir (licéité).

« C’est pourquoi il confère vraiment le sacrement, mais il pèche en le conférant. De même celui qui reçoit de lui le sacrement : car il ne reçoit pas la grâce du sacrement à moins d’être excusé par l’ignorance » (IIIa pars, q. 64, a. 8 et 9).

Par ces lignes, nous constatons combien la relation du ministre aux autorités de l’Eglise est importante, y compris dans l’administration des sacrements. En effet, si leur confection est liée au pouvoir personnel de l’ordination, leur action sanctificatrice dépend de la relation du ministre à l’Autorité.

Les prêtres et les évêques « de la Tradition » connaissent bien cette difficulté puisque évêques en poste et Souverain Pontife leur refusent la juridiction ordinaire, c’est-à-dire le lien qui unit habituellement à la Hiérarchie. Pour pouvoir continuer leur action, il leur faut donc se référer à un lien accordé dans des circonstances exceptionnelles, celui de la juridiction extraordinaire ou juridiction de suppléance.

Nous examinerons la légitimité d’un tel recours et le mode de fonctionnement de ce pouvoir réel de juridiction dans l’article suivant : Légitimité d’un recours à la juridiction de suppléance.

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